Alexis de Tocqueville est né il y a un peu plus de deux cents ans. Depuis la publication du premier volume de « La démocratie en Amérique » en 1835, l'œuvre de Tocqueville est restée une source de réflexion et d'inspiration pour les libéraux. De Raymond Aron à François Furet, en passant par Ronald Reagan et Bertrand de Jouvenel, nombreux sont ceux qui ont été influencés par sa pensée. Dans ses deux principales œuvres, « La démocratie en Amérique » et «L’ancien régime et la révolution », Tocqueville s'intéresse à la démocratie. Aujourd’hui, la démocratie est devenue une réalité dans de nombreux pays. Pourtant, la démocratie moderne a peu de chose à voir avec l’idée que s’en faisaient les philosophes libéraux du siècle des lumières.
Pour Tocqueville, les démocraties sont des sociétés où règne « l’égalité des conditions ». Toutefois, il ne fait pas référence à une égalité des biens, mais plutôt à une égalité des droits résultant de la disparition des différences héréditaires et de la participation de tous aux décisions publiques. Selon lui, l'avènement de la démocratie est un phénomène inéluctable. A ses yeux, « le développement graduel de l'égalité des conditions est un fait providentiel, il en a les principaux caractères: il est universel, il est durable, il échappe chaque jour à la puissance de l'homme; tous les événements, comme tous les hommes, servent son développement » . Ainsi, la providence joue dans l’œuvre de Tocqueville le même rôle que l’historicisme chez Marx: elle dirige l’évolution des sociétés humaines. Dès lors, il ne s’agit plus pour Tocqueville d’approuver ou de condamner la démocratie, mais d’en comprendre le fonctionnement: "J'ai admis cette révolution comme un fait accompli ou prêt à s'accomplir, et, parmi les peuples qui l'ont vue s'opérer dans leur sein, j'ai cherché celui chez lequel elle a atteint le développement le plus complet et le plus paisible, afin d'en discerner clairement les conséquences naturelles, et d'apercevoir, s'il se peut, les moyens de la rendre profitable aux hommes".
C’est aux Etats-Unis qu’il se rend pour comprendre cette révolution démocratique. Tocqueville est fasciné par l’esprit de liberté qui y règne. Toutefois, il constate également que l'égalité y est une valeur en soi et craint que celle-ci ne soit fatale à la liberté: "Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans tous les temps, mais il est de certaines époques où ils poussent jusqu'au délire la passion qu'ils ressentent pour elle" explique-t-il. "Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté [...] Mais ils ont pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffrirent pas l'aristocratie". Le vote majoritaire peut s’avérer être le meilleur allié des partisans de l’égalitarisme. Il est en effet difficile de s’opposer une ingérence de l’Etat dans la vie des individus lorsque l’action du gouvernement trouve sa légitimité dans l’avis majoritaire. Toutes les politiques deviennent possibles y compris celles qui restreignent les libertés individuelles au nom de la collectivité. Tocqueville refuse cette conception de la démocratie: « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire…» et il ajoute « Quand je refuse d’obéir à une loi injuste, je ne dénie point à la majorité le droit de commander; j’en appelle seulement de la souveraineté du genre humain (...) La toute-puissance me semble en soi une chose mauvaise et dangereuse (...) Il n’y a donc pas sur la terre d’autorité si respectable en elle-même, ou revêtue d’un droit si sacré, que je voulusse laisser agir sans contrôle et dominer sans obstacles. Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu’on l’appelle « peuple » ou « roi », « démocratie » ou «aristocratie », qu’on l’exerce dans une monarchie ou une république, je dis : là est le germe de la tyrannie. »
Il existe donc une opposition entre liberté et égalité. Selon Tocqueville, la démocratie ne suffit pas à garantir le respect des libertés individuelles. La question qu’il se pose est alors la suivante: Que faire pour que l'égalité n'étouffe pas la liberté? Sa réflexion le conduit alors à distinguer deux formes de démocratie: une démocratie libérale conciliant égalité et liberté et une démocratie despotique où règne "l'arbitraire de la majorité". En observant la société américaine, il dégage les conditions nécessaires à la préservation des libertés individuelles: la décentralisation, la séparation des pouvoirs, le respect des croyances religieuses et l’existence d’une presse libre. Mais plus que tout, la démocratie a besoin du goût pour la liberté de chacun. Ce dernier point l’inquiète. Né à Paris le 29 juillet 1805, Alexis de Tocqueville est issu d'une famille de l'aristocratie normande, apparenté à Chateaubriand et l'arrière-petit-fils de Malesherbes, protecteur des philosophes et avocat de Louis XVI. Son père a été emprisonné sous la révolution et une partie de sa famille a été guillotinée par la terreur. Les excès de la révolution dont sa famille a été victime le rend pessimiste quant à la nature humaine. C’est sans doute pour cela qu’il est persuadé de la victoire de la démocratie despotique sur la démocratie libérale. Dans une page restée célèbre, il prophétise un despotisme doux qui rappelle le monde que décrira George Orwell dans 1984 : "Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde; je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme. Chacun d'eux retiré à l'écart est comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine... Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril, mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne pensent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre !"
Le développement de l’Etat providence tout au long du 20ème siècle a donné raison à Tocqueville. Pourtant, les premiers théoriciens de la démocratie étaient des libéraux. Leur objectif n’était pas de remplacer le pouvoir absolu d’un roi par celui d’une majorité, mais de limiter le pouvoir de l’Etat afin de sauvegarder les libertés individuelles. En Angleterre, John Locke a été le philosophe de la « Glorieuse Révolution » qui instaura la monarchie constitutionnelle en 1688. Selon lui, chaque homme dispose d’un « domaine propre », c’est à dire de droits naturels inviolables. Ces droits de l’individu sont la conservation de sa vie, de sa liberté et de ses biens. Locke délimite ainsi une sphère privée où l’intervention de la collectivité est interdite: «Le pouvoir de la société ne peut jamais être supposé devoir s’étendre plus loin que le bien public ne le demande. Ce pouvoir doit se réduire à mettre en sûreté et à conserver les domaines propres de chacun » . En 1689, lorsque Guillaume d’Orange monta sur le trône d’Angleterre, il approuva un texte inspiré de la philosophie de Locke : le Bill of Rights. Ce texte reconnaissait l’existence de certains droits fondamentaux. En France, l’approche de Montesquieu fut différente. Il insista sur la nécessité de séparer les pouvoirs pour protéger les citoyens de l’arbitraire: «La liberté politique n’existe que là où on n’abuse pas du pouvoir ; mais c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! La vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Après la révolution, Benjamin Constant repris les thèses de Locke en soutenant que l’intervention de l’Etat devait être bornée par le respect des libertés individuelles. Selon lui, « Les citoyens possèdent des droits individuels indépendants de toute autorité sociale ou politique, et toute autorité qui viole ces droits devient illégitime. Ces droits des citoyens sont la liberté individuelle, la liberté religieuse, la liberté d’opinion, dans laquelle est comprise sa publicité, la jouissance de la propriété, la garantie contre tout arbitraire. Aucune autorité ne peut porter atteinte à ces droits sans déchirer son propre titre »
Lorsque les Américains rédigèrent leur constitution en 1787, ils avaient à l’esprit l’enseignement de Locke. Leur but était de protéger les libertés individuelles des empiètements de l’Etat fédéral. Pour cela, ils eurent recours à la notion de hiérarchisation des normes juridiques. En d’autres termes, une loi n’est valable qui si elle respecte les normes juridiques qui lui sont supérieures. Ces normes sont par ordre croissant : les règlements et les directives administratives, la loi, les traités internationaux et enfin la constitution et ses célèbres amendements inspirés de la Bill of Rights. Ainsi, aucune loi votée par la majorité ne peut être contraire aux libertés fondamentales garanties par la constitution. Ce principe simple permet de borner l’action politique de la majorité en la soumettant à un droit supérieur et inaliénable. C’est ce principe que reprendront les révolutionnaires français dans la « Déclaration universelle des droits de l’Homme et du citoyen ». Le terme de « Déclaration » ne doit rien au hasard. Il ne s’agit pas de créer des droits, mais de reconnaître l’existence de droits inhérents à l’individu et indépendants de toute décision politique. La plupart de ces droits sont des droits-libertés dans le sens où ils imposent à l’Etat des bornes à son action. Cette conception limitative de la constitution protège les individus contre « l’arbitraire de la majorité » que redoutait Tocqueville. Cependant, au cours du 20ème siècle, l’idéal démocratique des lumières a été déformé par une conception erronée des droits de l’homme. Peu à peu, de nouveaux droits ont été incorporés à la déclaration universelle des droits de l’homme de 1789. Il s’agit de droits-créances qui justifient l’action de l’Etat dans la vie des citoyens au lieu de l’empêcher comme le faisaient la déclaration de 1789. Par exemple, le préambule de la constitution de 1946 prévoit que «La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement » . De même, « le droit de travailler » qui interdisait à l’Etat d’empêcher un citoyen de travailler est devenu « le droit au travail» qui justifie les politiques Keynésiennes et l’Etat providence de la seconde moitié du 20ème siècle.
Cette conception moderne de la démocratie est en totale opposition avec l’idée que ses premiers défenseurs s’en faisaient. Alors que Montesquieu et Locke défendaient les libertés individuelles contre le pouvoir arbitraire de l’Etat, nos contemporains ont oublié ces principes pour ne retenir que le vote majoritaire. De ce point de vue, les prévisions de Tocqueville se sont avérées exactes. Cependant, il ne s’agit là que d’une déformation de l’idéal démocratique. Deux cent ans après sa naissance, Tocqueville nous met en garde contre les dangers qui menacent nos libertés individuelles. Il nous rappelle qu’il ne peut exister de véritables démocraties sans respect du droit naturel. Aujourd’hui, les libéraux combattent le rôle de l’Etat providence en matière de santé, d’éducation ou de retraite. Souvent, leurs adversaires les accusent d’avoir des motivations purement financièrement. Pourtant, ce n’est pas au nom de l’efficacité économique que les libéraux refusent l’intervention de l’Etat dans la vie des citoyens, mais au nom de la suprématie des droits individuels sur les droits de l’Etat. Nous n’avons pas à choisir collectivement notre assurance santé, l’éducation de nos enfants et notre régime de retraite tout simplement parce qu’il s’agit de choix individuels. Dans une démocratie, rien ne peut justifier que la majorité prenne des décisions à propos de sujets qui ne concernent que les individus. Actuellement, il y a probablement peu de français qui perçoivent l’interdiction de choisir leur assurance santé comme une privation de liberté. Toutefois, même si certains sont d’accord pour renoncer à cette liberté, cela ne leur donne pas le droit d’obliger leurs concitoyens à abandonner la leur. Le pouvoir, qu’il s’agisse de celui de l’Etat, de la majorité, des entreprises ou des syndicats, doit s’arrêter là où commence les libertés individuelles. L’œuvre de Tocqueville nous rappelle ce fait essentiel sans lequel la démocratie ne peut perdurer : «Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux lumières.»